Glissements

-Je sais

La mère qui, nerveusement, range dans une ambiance calfeutrée de moquette. Un léger rayon de soleil qui comme un toucher vient se poser sur le carrelage. Des contrastes d’ocre entre les meubles et la pierre. La déformation. Penser que ce rayon a été légèrement détourné par le verre, qu’il aurait dû tomber à quelques distances de là, plus à gauche.

Et puis les tâches de verdure qui siègent au delà. Et tout l’émoi de la peau qui grain à grain frissonne, s’étire. Toute la pièce a les yeux fermés comme moi. Une hésitation, des paroles.

La surface de l’herbe se décale sous l’effet du vent. Chaque élément du paysage dévié de sa place originelle. Comme si la vérité imaginaire de toutes ces choses se situait juste là, à la frontière lumineuse, juste un point, un point de fuite et de convergence vers l’horizon, la limite entre la chaise blanche et l’arbuste, les deux se détachant sur fond de gazon ras.

Comme un incommunicable frémissement de minutes, de secondes le long des lumières. Un étroit filin de sensations colorées et parfumées avec les yeux qui saisissent ce mélange ténu d’odeurs et de pluie de traces d’iris. La bouche fermée et dessinée dans l’air blanc, neutre. Et la main qui oscille. Le cil recourbé en un arc qui obture à demi la grande salle fraîche et les bandages de couleurs de ces personnages figés au pied d’immenses blocs ombragés. L’ombre n’est pas réelle, elle est passée par la tension méticuleuse, nerveuse, répétée, arrêtée puis continuée le long des frontières timidement tracées avec ces échos de charbon, graphite creusé et remodelé. Molécules assemblées en un long cylindre qui, longtemps fixé, peut n’être plus qu’infini. Juste une présence, un incernable parmi les autres espaces.

Des césures, d’autres fractures sur ce contraste d’ocres. Fraîcheur et couleur.

Des brins de feuille et de distances. Des lieux minuscules parsemés sur l’azur du ciel. Comme partant encore d’autres souvenirs. Lois du mouvement du temps. Lois inertes de la rêverie aux équations complexes, ciselées, résultat de travaux innombrables avec des réparations d’oublis, de nouveaux errements encore plus erratiques qui viennent déplacer l’équilibre des deux membres. Qui déplacent le point de convergence. Inertie du mouvement limite de la mémoire.

Vent qui crée dans un même tissus incurvé une infinité de nouveaux espaces.

Le vent qui qui, uniquement parceque j’ai la mer sous les yeux, change de caractère. Il balance les feuilles de bananier en un chant confus. Et puis la nuit, une peau métissée et le clair de lune sur un sein. Le sable. Les scènes superposées. Sédimentation instantanée. Il y a toujours plusieurs regards en un. Le souvenir garde la trace du regard réel, conscient et inconscient. Avec cette bande de regard blanc presque neutre, zone hors champ, à négocier, ne faisant pas encore l’objet de compromis, exceptée de toute mémoire et toute affection. Nouveau phénomène clé du masque inconscient.

La grande salle. Fraîcheur. Et puis encore ces six blocs ombragés et dressés avec leurs à leur pied six étrangetés à forme d’être humain mais sans visage. Le tableau malgré les dégradés semble sans lumière. Les yeux sont bandés de couleurs avec la volonté d’arrêter ce qui n’existe pas.

Séparation, rupture. Extérieur. Intérieur. Et puis le début de l’étrangeté quand les murs blancs se découpent sans meuble, sans pièce, sans contraste. Les yeux sont étrangement fixes. Le monde alors n’existant qu’ne dedans. Ouverture et fermeture à la fois, trou noir de sensation. Le bras appuyé sur celui de la chaise en rotin et la cacophonie : la musique et les bruits. Tout semble balotter comme dans le verre avec ce je ne sais quoi de mouvement sans frottement qui s’interrompt sur les petites tâches de couleur au hasard ordonné du parquet. Le doigt ne se lève plus c’est le corps qui se dilate sur fond d’odeur de lilas en fleurs. La longue feuille de bananier vient se glisser sans mouvement comme une unité entre deux endroits et deux instants aux distances correspondantes. Réunion de deux formes de matière disjointes mais continues.

Là aussi.

-Je sais.

C’est une hésitation d’abeille, une hésitation tactile. La mémoire et son retournement venant s’étendre sur deux papières [paupières ?] laissées au hasard. Partition d’autres lèvres fermées. Féminines. Elle prend le rythme de leurs frémissements. Curieuse impression de deux continents séparés. Retour vers un goût sucré de fruits broyés et encore gorgés. Des prunelles que l’on embrasse comme si c’était ses yeux. Offerte, les deux jambes découpées, blanches elles aussi sur fond de buissons, de bruyère. L’air est chargé d’iode et au delà de toutes les odeurs des ports et des villes convoqués ensemble subitement dans le même lieu de sens. Toute cette agitation, ces voix, cette sueur qui coule. Si peu. Et puis les odeurs ramassées des autres lieux, et surtout la longue hésitation de l’eau, le long de la coque de bois, jusqu’au submergement et la vision bleutée de l’autre univers intérieur. La mer. La peau doucement caressée devient alors une autre identité, l’affirmation d’un au-delà du monde de réunion, d’union, et se met à bruire de ses propres odeurs.

Je n’avais retenu que cela. Je n’avais retenu que les dix à vingt vieilles pierres usées et couvertes de lichen sur lesquelles ton dos était appuyé. Les seules de mon champ de vision, devançant le miracle de l’édifice qu s’achève en quatre murs et deux pentes de toît soudées. Le tout surmonté d’un clocher. Je, surtout et uniquement, il n’y avait que ta peau une fois de plus au parfum et au toucher sans altérité.

Des yeux que l’on ne domine pas encore qui vous ouvre la porte d’un univers réduit mais tout aussi infini, sans que l’on sache pourquoi. Avec ce temps du futur où elle vous dira quelle sait, qu’elle avait deviné, qu’elle vous aime et qu’elle essaye déjà de rentrer dans votre monde. Comme si ce long échappement du temps et de l’image entre les doigts fiévreux d’un organe inconnu et palpitant que l’on essaye d’enfermer dans une poitrine, n’était là que pour justifier et formuler ce mot bête et rond comme l’accord d’une fibre intérieure et d’un fruit aux couleurs orangées; amour.

-Je sais.

FIN Le 18 juin 1989