« Je voulais tracer, répétant l’acte de mes yeux, toute une carte des rues et des couleurs de temps.
Je t’ai laissé hier soir sur fonds de trottoirs, d’angle et de répétitions. Je t’ai laissé hier soir au milieu d’indescriptibles méandres de néons, de ciel couché, de nuages obèses et de reliefs de gris. Depuis, je te cherche.
C’est comme si nos deux corps ne s’étaient quittés que pour mieux se retrouver ensuite, à tâtons dans les replis froissés, au hasard des sens et dans le chemin du climat de nos deux peaux.
Je te cherche depuis hier au soir, mais aussi depuis cette nuit, et depuis il y a une seconde à peine. Maintenant, je ne me réveille plus. Je vais ouvrir la lumière devant moi.
Maintenant, c’est sur ce mot magique que je m’appuie pour découvrir la ville, pour accomplir ce que j’ai voulu entreprendre, pour tracer ce chemin kabalistique.
J’arrête le contact. Me voilà seul. Transmigration. Les oiseaux trop essouflés ne font que passer d’un bout de la ville à l’autre.
Vert ombragé, ciselé en vagues, bouffant. Un cion [?] dans la pierre. Une heure d’été affichée en creux sur le cadre de la cathédrale et de deux amoncellements de siècle, d’objets et de passages. Tu es là déjà, par ta démarche et tes mains doucement posées devant toi sur la table. Un cendrier où tu feuillettes la respiration de tes mots. Ton air timide et nos deux sourires croisés. Tous ces lieux où nous respirons à deux. Même quand je suis seul.
Je repense. C’est juste deux légères lumières qui sont à peine suffisantes pour faire naître le contraste. J’attends un mouvement et puis tu basculeras, mes lèvres aussi, vers ce contact ténu de l’ombre de ton cou et du creux de ta clavicule. C’est ainsi que je vois maintenant la page cornée de mon livre au soleil.
Je t’attends depuis hier au soir, je n’arrive pas à trouver d’autres mots. Je n’arrive plus à te trouver dans ma langue, dans le simple écartement de mes lèvres et de mes dents. Je cherche comme un fou muet le mot de ta présence.
Points; ciel. Crissements. Infinis crissements. Et puis toujours mes pas qui recommencent. Je refais seul le graver [?] des allées du jardin. Ce bruit et je vois tes yeux par épisodes comme un roman photo. Les souvenirs te photographient.
Je vais m’immobiliser à côté d’une cabine téléphonique. Une sonnerie devrait se faire entendre. Je suis superstitieux. Je suis fanatique de tout, de tous les signes, de toutes les coïncidences quand tu n’es pas là.
Dans cette lumière opaque à force de clarté du mi après-midi. C’est comme une rupture, un monde clos qui fait une brusque césure, un intervalle ouvert de façon ténu au milieu de la présence et de l’attente. Un silence prolongé par la lumière de mon exil intérieur. Et je prononce à voix basse ton prénom par vocalises, voyelles et consonnes mêlées. Je cherche à réapprendre à te prononcer, à limiter, à circonvenir comme autant de bruissements de sable les vagues de ton oubli. Et mes paroles à froce de souvenir ne sont jamais les mêmes dans le ressac entêté. C’est le miracle ici de toi brusquement retrouvée la seconde d’après une fois que ma gorge a fait silence.
Le soleil s’est désormais posé sur une main de pierre qui m’invite à la suivre tout en retrouvant son cours, son continuum de fuite. Voilà la nuit ou tout au moins le soir déjà désigné et dénoncé. Ta main se soulève, détienne [?], esquisse un l bouclé ou une interrogation. Et tes lèvres se desserrent laissant ta tête se pencher en arrière. Le rire comme un sourire élève ta gorge et tes yeux. Même dans le souvenir tu es là sans être là. Ce moment est comme ta véritable fuite, ta véritable indépendance où j’apprends que tu es comme ce bout de feuille qui fait mine de s’éloigner avec le vent et ne fait que se soulever.
Je relève moi aussi la tête alors que mon banc est devenu une barque sur les graviers aquatiques et le ruissellement de ton prénom enfin en entier prononcé.
Et si j’oubliais que je suis là et si j’oubliais que je me souviens. Si j’oubliais les touffes de verdure devant l’église de ce matin. Comme si j’avais oublié jusqu’au sens du verbe attendre. Ce jour n’en est pas un.
L’écoulement des heures est désormais devenu un de mes sens. Une sorte de toucher visuel. Que je pratique sur ton image dans la ville.
C’est dans la fin de cette confusion entre moi et le monde que je dois te retrouver au fur et à mesure que la nuit avance. Je me dois de renverser mes sens, d’être davantage que ton rivage, d’être ta bouche et ton vent, d’être la terre et ta forme, ou bien l’un de tes multiples courants intérieurs. Oublier que tout souvenir ne fait qu’effacer la mémoire.
Tes lèvres sont mi-closes en un léger sourire et tu regardes le parc les yeux aussi ouverts que la première fois. J’essaye d’abord de suivre le dessin de ton regard et je me résigne à t’approcher. Tu me dis simplement « Vois! ».
Voilà je ne suis pas là. Salle des pas perdus du Palais du Sénat. Tu m’attends. Une légère défaillance dans l’air, les allés et venus. Le son toujours à côté.
Ou bien. Jardin. Parc. Bois. Emeraude. Tu es là les doigts nerveux. Regards circulaires répétés. Tu fais mine de t’en aller, tu reviens. Tu t’assois et tu commences à voir.
Ou bien encore. Tu es seule toujours assise. Restaurants. Fumées…
Ou encore, tu te lèves. Bas de soie, bas de soi. Maquillages. La lumière perce à peine, éclate en raies horizontales sur le mur du fond. Le lit est à peine froissé. On entends le bruit de ta clé dans la porte. Tu pars.
Tu touches tes lèvres. Rouge. Lumière déclinante cette fois ci en perles sur la table. Grains insaisissables. Parcelles de territoires délimités. Ombre jour [?] constant au sein du jour lui-même. L’alternance continue. L’attente est un coeur du déplacement. La racine de l’écart. Tu ouvres et tu fermes les yeux. Tu penses à moi.
Attendre c’est aussi respirer. Pour le coeur il faut tendre l’oreille. Là, estomac et air. La machinerie on ne peut plus présente. La terre en mal et l’air face [?]. Bateau de port. Débuts de sommeil répétés. Ivresse. Ivresse encore. Alors voilà.
Tu n’entends que ton souffle. »