L’ARBRE

Mes souvenirs sont une tapisserie trop ancienne qui se désagrège au toucher, se déchire et ne recouvre presque plus rien, laissant les murs à nu, leurs défauts découverts.

Il n’y a aucun fil à tirer, aucune main de fantôme à serrer. C’est un enregistrement fait de ruptures. Le reste, ce ne sont que les histoires que je raconte.

Le jardin dehors est inchangé. Il ne sait pas que nous ne sommes plus là, ensemble. L’olivier ne sait pas plus que moi qui je suis, mais il demeure et c’est ce qui m’étonne.

Je crois me souvenir de chaque vent du soir et pourtant ma peau a changé mille fois. Il faut simplement que je m’assoie, que j’ouvre les yeux.

Quand un arbre bouge ses feuilles dans le vent, qu’il s’ébroue, j’ai l’impression que c’est moi qui me secoue dans l’air, enfin conscient de mon amplitude. Je suis fait de nervures, de branches, souples et rigides à la fois. Je me découpe sur le ciel ou bien, parfois, la nuit vient tracer mes frontières. Une femme pourrait se reposer sous moi, lovée sous ma ramure, à l’ombre, protégée du soleil et de la pluie. Je me penche sans cesse vers le sol et je pousse haut mon faîtage. J’ai la naïveté de l’éternité.

Je ferme les yeux. L’arc en moi tire une flèche silencieuse et sans cible.

Ce n’est pas une photo, c’est un tableau. Chaque morceau de mémoire prend la lumière à sa façon. Sans doute, en m’éloignant, à la bonne distance, cela prendra la forme d’une image. Je suis peut-être le seul à ne pas la voir.