Je crois que j’aimerais être en mesure de rendre cet état particulier : se trouver devant un paysage dont les qualités esthétiques et morales sont indéniables, être en mesure d’en juger et ne rien ressentir. Il y a plusieurs hypothèses possibles. La première est que l’on est, comme le personnage d’Un cœur en hiver, dans l’illusion de ne rien ressentir et que c’est une sorte de blocage voire de complaisance dans la désillusion.
L’impression précise qui est la mienne est qu’il y a comme une sorte de voile transparent posé sur le réel qui l’empêche de m’atteindre. Mon cerveau serait ainsi en train de filtrer ce que je vois et de censurer toute joie afin de m’éviter de ressentir de la peine ou du stress. Une sorte d’économie du réel, en somme, poussée à son paroxysme.
Cela me rappelle ce rêve que j’ai fait récemment. Je prenais un papier dans ma main sur lequel une phrase était manuscrite. Je déchiffrais les mots sans difficulté et parvenait, comme d’habitude à lire la phrase à voix haute mais je découvrais, angoissé, que j’avais définitivement perdu la capacité d’en comprendre le sens. Les mots étaient devenus pour moi un décor au sens inaccessible.
Curieusement, il n’en est pas de même avec la musique qui dans des cas analogues continuent susciter en moi des sentiments, des mouvements.
Je repense à mon aversion depuis l’enfance pour le café. Je n’ai jamais supporté d’en boire, pas plus que je ne supporte le moindre dessert aromatisé au café. Embrasser quelqu’une qui a bu du café est du même ordre que d’embrasser une personne qui vient de fumer. J’ai essayé, à intervalles réguliers d’en absorber, persuadé qu’il s’agissait d’une aversion infantile qui pouvait disparaître. Mais rien n’y fait et le rejet est physique. Pourtant, lorsque je sens l’odeur d’un café je suis, dans mon dégoût, capable d’en apprécier la finesse, la richesse et de comprendre le plaisir gustatif des amateurs. Je suis même en mesure d’imaginer des alliances de goûts pour cuisiner. Il y a là un paradoxe, une espèce de disjonction entre mes sensations et leur traitement.
J’ai parlé plus haut des qualités morales du paysage. Il faut que je revienne sur ce qualificatif étrange, en apparence. Je voulais dire par là que le paysage est non seulement esthétique – l’harmonie des couleurs, des formes, les correspondances des odeurs, des sons et de la lumière -, mais aussi qu’il suggère des qualités de vie porteuses de vertu : sagesse, tendresse, respect du monde. On n’est pas loin du cliché, mais je veux ainsi signifier un beau paysage naturel et non celui plus discutable empreint de la main de l’homme. Il me semble que, par essence, celui-ci devrait justement être encore plus à même de susciter une émotion incontrôlée en renvoyant à nos instincts les plus profonds.
Ce nouvel angle vient compléter l’observation. L’insensibilité que je décris est liée à un point de vue. Je regarde ce paysage. J’en suis donc en dehors : sur un promontoire, derrière une baie vitrée… J’ai la conviction que m’immerger dans l’image ferait tomber mes barrières. Il y a sans doute dans ce renversement le fait que cela conduit à y voir et sentir la vie à l’œuvre au lieu d’une simple image.
Il faut donc prendre ce risque d’abandonner cette position confortable même si désespérée du spectateur pour devenir acteur. L’imprudence prend tout son sens.
Je me demande souvent pourquoi écrire ou, plutôt, pourquoi continuer à écrire. C’est un exercice douloureux, coûteux. Il donne des sentiments de réussite mais qui ne durent que peu de temps et ne résiste pas à la relecture. C’est donc une activité, somme toute, assez vaine et masochiste. On peut y ajouter que le nombre de lecteurs baisse chaque jour, que le marché de la publication et de la diffusion est tel que peu de talent sont susceptibles d’émerger et d’être lus et que rien n’est moins certain que le fait que ce que je pose en mots ait la moindre valeur. Donc, pourquoi s’entêter.
Cet exercice d’écriture quotidien me permet de trouver un premier élément de réponse. Un simple point de départ m’entraîne dans de multiples directions. A l’instant où j’ai écrit, tout à l’heure, la phrase sur l’anesthésie du paysage ; j’ai, dans le même temps, penser au café, au rêve, à la musique, au caractère moral. Jamais la parole ou la vie intérieure ne met permet de digérer cette profusion d’idées qui s’enchaînent les unes aux autres dans un arbre de Porphyre et s’enrichissent de connexions transversales. Les mots ouvrent en moi des pages de dictionnaire et d’encyclopédies et une navigation digne d’une exploration sur internet. Cette surcharge crée de l’inconfort et de la frustration. Ecrire me permet de tenir mes fils, de les dénouer un par un et je crois que c’est cette capacité à défaire les pelotes de sens et parfois à les raccourcir en une image qui peut en faire l’intérêt pour un lecteur. J’ai donc là un début de réponse.