Le grand-père

Panneau routier : descente dangereuse, 10 %.

Il chante comme Tino Rossi et a failli partir à New York pour être cuisinier. Mais il est resté. Receveur des Postes. J’aime bien son baba aux framboises.

J’ai appris qu’il avait écrit une lettre qui avait fait le tour du village. Il y disait que l’homosexuel qui s’était installé, « pédéraste », c’était son mot, était un danger pour les enfants. L’homme avait ensuite déménagé.

Je ne saurais jamais si c’était vrai. Vrai que c’était un homosexuel. Vrai qu’il avait fait une lettre. Que le village était peuplé de petits fielleux, jaloux. Ça, oui. Je le sais.

Je ne sais pas non plus pourquoi il n’est pas venu à mon mariage. On n’en a pas parlé.

Un jour où j’avais fini par le revoir, il m’avait interpellé. « Tu m’en veux de quelque chose ? ». J’avais dit « Non ». Il avait insisté. J’avais préféré la confortable certitude de mon silence.

La côte était à 15 %. Tous les jours il la montait. Un jour il n’a plus pu et puis la grand-mère était épuisée par sa rancœur qui alimentait son asthme. Il a fallu qu’ils partent. Ils se sont retrouvés dans un petit appartement, un rez-de-jardin. Il n’avait plus rien à gravir et on l’a trouvé étalé sur le sol, dans la cuisine, en désordre. Il n’avait pas choisi sa posture.

Pour la première fois, je sens la joue de ma grand-mère quand je lui fais la bise, mais, elle, je le vois, ne sent plus rien. Je lâche la rose sur le cercueil. Une rose qui ne sert à rien, si ce n’est d’excuse un peu tardive. C’est trop tard.

C’est un endroit interdit, « dangereux pour les enfants ». On prend une des allées du jardin en pente et on tourne à droite. Deux portes en lattes de bois se succèdent sur le mur du petit cabanon dans l’ombre d’une rangée de thuyas. La disparition de la lumière fait peur, les araignées qui aiment les branches des arbustes aussi. Elles sont plus grosses que les autres et leur corps est décoré de couleurs vives comme des peintures de guerre. La deuxième porte, c’est entendu, contient des seaux et des balais. La première, elle, est fermée. C’est le repère du grand-père. Il y bricole et range là ses outils, s’y assoit pour mettre son vin en bouteille quand il revient du sud, à la sortie de l’hiver.

Un jour mon cousin m’entraîne. Le cadenas a été laissé ouvert. Le sol est en béton froid. La vieille armoire est ouverte sur de vieux chiffons et des caisses avec des journaux. L’établi est en gros bois comme la table d’un géant qui utiliserait l’étau qui est là pour craquer les os de sa viande. Alors que nous sommes restés immobiles, la grosse porte mal dégrossie tourne lentement sur ses gonds pour se refermer et révèle sur son envers une coupure de presse découpée avec soin. Le titre évoque Miss France qui est juste en dessous, en photo. Elle porte son écharpe qui lui barre le torse en diagonale. Ses seins sont nus, beaux et pleins, parfaits. Elle sourit, comme si de rien n’était, au photographe. Voilà donc le secret. Je sens bien que c’est interdit, mais je ne vois pas bien où est le danger pour les enfants.

Le grand-père raconte et nous sommes tous attentifs. Pendant ce temps-là grand-mère bouge, range, tousse, soudain agitée par une activité compulsive.

Il raconte la guerre. La peur, la faim, ses patrouilles à vélo quand il était ce qu’on appelait une hirondelle. Au gré d’une ellipse, le voici parti sur les routes, en plein exode, avec un compagnon de fuite. Ils traversent la France, dorment dans les granges, pédalent sous le soleil de mai. Ils croisent les véhicules arrêtés, les fuyards à pied, fonçant vers le sud sans ordre précis. Un beau jour, ils font halte dans une petite auberge. À son sourire, nous devinons qu’ils avaient trouvé la serveuse accorte. La grand-mère redouble de violence dans l’art de ranger les casseroles. Cinq minutes après qu’ils aient repris leur vélo, un oiseau noir a surgi dans le ciel et dans un long sifflement a mis le feu au restaurant.

Seule une petite lucarne donne sur l’extérieur, juste au-dessus de la route. Elle est couverte par un petit rideau dérisoire. Le silence est nourri par les autres respirations et la vie souterraine des meubles. Le vent fait siffler les arbres. Régulièrement, de grands triangles de lumière montrent leurs pointes et grandissent sur le plafond avant de disparaître. Ils jettent une lumière froide dans la chambre, accompagnés de leur bruit de moteur. On dirait qu’ils veulent y entrer. Je crois à chaque fois que ce sont les camions des Allemands de l’Occupation qui viennent me chercher.