Mirage

La paysanne kabyle

Elle est apparue de manière invraisemblable au milieu de la rue, invraisemblable, car, même si à cette heure-là, et dans cette rue-ci, la circulation automobile est faible, ce n’est pas au point de laisser les piétons prendre le pouvoir. Sa manière de marcher a quelque chose de royal et d’insolent, comme une affirmation de la supériorité de sa présence sur la contingence du monde qui l’entoure. Son surgissement, en plein cœur de cette heure qui précède le déjeuner, a suspendu la flèche montante du quotidien. On pourrait croire à l’irruption d’un fragment d’une histoire passée, un conte raconté le soir en murmurant, une histoire de jeune bergère, amoureuse et fée à la fois, et d’un cavalier ou d’un bandit qui l’a conquise, une histoire ou même des histoires qui auraient comme diffracté la vision que j’ai de cette petite ruelle ordinaire qui mène au marché.

Après coup, quand logiquement le mirage avait cessé et que toute magie s’était éteinte étouffée par ses propres braises, je m’étais demandé si ce n’était pas le vent, chargé de désert qui avait obscurci mes yeux, avait pris leur place pour me raconter les images dont il était porteur. J’avais, du reste, entendu, ce souffle continu qui envahissait le silence pendant la nuit alors qu’il recouvrait d’une teinte ocre le monde que je découvris déguisé à mon réveil. Dans l’expression « coup de sirocco », je n’avais pas entendu le choc de l’air brutal de la tempête, mais la bascule subite dans la folie et le déchaînement des illusions. Peut-être était-ce cela qui s’était produit ? L’air m’avait aveuglé au lieu de m’étouffer et j’avais rêvé.

Je me souviens de ce visage d’une paysanne kabyle au regard plein de lumière qui portait des sacs chargés de fruits et dont j’ai naïvement cru qu’elle me faisait face et me regardait alors qu’en fait ses yeux allaient bien au-delà de mon existence timide. Elle est pour moi comme un secret que ce pays qui n’est pas le mien a voulu me partager, sachant que je ne le comprendrai jamais.