Cherchell

Elles sont toutes là. Les unes épluchent, les autres mélangent. Ça sent le carvi et la coriandre. Régulièrement le rire les traverse comme si elles n’étaient qu’un seul corps ondoyant. Ce sont des femmes et moi pas encore tout à fait un homme. Ma peau ne me paraît plus blanche, mais blafarde. J’ai une furieuse envie de fuir comme si j’avais pénétré dans je ne sais quel harem d’un sultan endormi.

Elles chuchotent puis se disent des choses à voix haute en arabe et elles rient à nouveau, mais cette fois-ci en me regardant. Je dois avoir l’air paniqué, car l’une d’elles me prend en pitié et dit en Français.

– Il est beau le gosse ! Ya ouled, viens !

Elles me détaillent toutes à nouveau du regard et je me sens comme un de ces gâteaux au miel. Je m’assois. Elles sont deux à me poser un baiser sur la joue à la fois maternel et lubrique.

Les mains serrées se plient en deux pour se refermer en claquant, marquant le rythme de la chanson à venir. Ce son emplit l’air prêt à accueillir les voix qui se mettent à chanter. Le serpent de la mélodie passe d’une chanteuse à l’autre dans une boucle sans fin. La mélopée est bien loin du cliché des youyous chéris des touristes. Initié j’assiste à la vérité des cérémonies. Je suis un peu moins étranger.

Au fond de la grande pièce ouverte sur l’air de la mer, un des hommes prend une guitare et déploie les accents rauques de la langue arabe sur le rythme d’un blues occidental. Sa voix part à la recherche des vagues toutes proches qui déferlent sur un rythme lent en soupirant. La voix des femmes se met par-dessus, les deux respirations chantées se croisent et se décroisent.

C’est une première fois. Je n’ai vu que des photos, des tableaux ou un téton, une rondeur surprise dans l’entrebâillement d’une chemise. Il y a aussi eu les monokinis sur les plages de France. Mais là, le spectacle m’est offert. Il n’est que pour moi.

La lune a décidé de servir d’éclairage à mon émerveillement et le ressac, de musique originale. Meriem m’a d’abord intimé le silence devant ma timidité bavarde. Je l’ai suivie dans les petits sentiers jusqu’à presque rejoindre l’étendue de sable et là elle s’est en partie dénudée. Elle rit en sentant ma bouche qui la chatouille.

Après cela je l’ai appelée la police des baisers.

Dans la rue Meriem ne me tient pas la main. Elle m’a expliqué qu’il faut faire attention. Ici la police arrête les amoureux. Montés sur leurs chevaux, les agents quadrillent les parcs guettant les lèvres indécentes.

Je ne comprends pas que j’ai le privilège de la plaisanterie.