CE QUI RESTE

J’ai toujours trouvé que les autres faisaient semblant, comme si le monde n’était pas triste, comme s’il y avait réellement un avenir meilleur. Plus j’ai grandi, plus je me suis attendu à les trouver résignés. Ils se sont avérés sourds, aveugles, comédiens divins dansant autour de leur néant et absents quand ils avaient rendez-vous avec eux-mêmes ou leurs proches. C’est donc un monde de pure surface, élastique, impossible à appréhender qui s’est offert à moi.

Il y a toujours eu ces moments, quand les jours se prolongent dans les cris d’oiseaux où j’avais l’impression d’être un prisonnier dans mon lit. J’avais cette certitude que le vêtement de ma vie n’était pas à ma taille et que, plus loin, d’autres vivaient dans des costumes de fête. Je croyais qu’il existait des ailleurs, inconnus, et je pensais pouvoir y gagner ma place. Ce n’était que par une injustice que je me retrouvais là, coincé par les draps à l’heure de l’aventure. J’ai eu à nouveau ce sentiment parfois, quand j’étais en couple. Je voulais sortir de moi comme si j’étais menacé de débordement.

Je conserve ce réflexe de l’enfance. J’aime quand le monde s’est endormi et qu’il ne fait pas encore nuit. Ce n’est pas l’heure de la fête et des noceurs et ce n’est plus celle des familles. On est entre chien et loup. J’ai toujours eu l’impression que soudain le monde m’appartenait. Plus précisément -car il n’est pas question de possession ici, mais davantage d’être possédé —, que j’étais un peu plus ouvert à ce qui m’entourait. L’herbe, les feuilles, le vent se penchent vers moi, attentifs. Je sens leur caresse et je suis pour un instant bercé enfin par des mains végétales bienveillantes. Je m’oublie.

On a, plusieurs fois refait les liens des deux rosiers plantés dans le jardin. Il fallait que chacun pousse sans écraser les autres de ses boutons odorants. Nous leur avions fait deux tuteurs bien alignés et droits comme des i. Le vent a soufflé. L’un d’entre eux s’est à moitié brisé et se retrouve gauchi, s’éloignant de l’autre. Les fleurs s’emmêlent et sont devenues différentes.

Je m’invente à partir des trous dans les albums, des photos manquantes, marquées par quatre petits coins verts. Volées ou perdues, je ne saurais jamais.