
J’ai quinze ans, elle en a 20 ou 22. Elle me propose un jeu, alors qu’on s’est à peine parlé. Nous nous éloignons du campement pendant que le soir tombe. Elle m’a chuchoté qu’elle connaissait une herbe qui poussait dans le désert. Je n’ai jamais touché à la moindre drogue, mais je fais semblant. Je suis bien certain qu’elle aussi s’en fiche. On joue à « comme si » et on rigole beaucoup.
Nous arpentons la hodna, ce sable habillé de milliers de minuscules pousses sèches qui renforcent encore l’impression de stérilité. Le ciel nous envahit de son absence et se piquette de quelques éclats lumineux. L’air autour de nous devient bleu. Si je n’étais pas trop jeune, je crois que je pourrais être amoureux d’elle. Je suis son petit prince. Je lui suis promis, pour quand je serais grand. Plus loin on aperçoit le rougeoiement jaune du campement. Autour du feu, son père, malgré son embonpoint, est assis en tailleur. Il porte un chapeau à plume et une écharpe de méhariste qui lui donnent de vieux airs de grand reporter à la retraite avec sa voix trop forte, faite pour faire peur. Il doit sans doute occuper l’espace et fasciner ma mère, à bon compte. Amin, le guide, lui n’est dupe de rien.
La nuit s’allume, sans repère. Je suis seul. J’ai un peu froid. Je ne ris plus, car il n’y a plus rien à chercher. J’ai tout d’un coup peur de me perdre.
Le blanc du lait tranche avec la terre battue. Amin est assis en tailleur sur une natte. En dehors de la terre, il n’y a que les murs blanchis. De quoi partir, à tout moment, sans rien regretter. Il a enlevé son chèche et de seigneur est redevenu homme. Je découvre son visage mince, pointu. Il fait tourner parmi nous le bol de dattes. Il n’y a rien de plus simple qu’une datte, conique, grasse de sucre, prête à fondre dans la bouche en révélant son noyau. Rien de plus majestueux aussi, quand on les mâche. Celles-ci sont plus que ça. Elles sont une offrande, un geste d’amitié, un honneur.
La terre est nue, son visage est presque celui d’un enfant, mais je suis dans un palais.